Document - BULGARIE. Donner aux enfants de Djourkovo une chance de réaliser leurs rêves, par Ivan Fiöer, chercheur Bulgarie Amnesty International

BULGARIA BULGARIE. Donner aux enfants de Djourkovo une chance de réaliser leurs rêves, par Ivan Fiöer, chercheur Bulgarie Amnesty International

BULGARIE

Donner aux enfants de Djourkovo
une chance de réaliser leurs rêves

par Ivan Fiöer,
chercheur Bulgarie Amnesty International


Index AI : EUR 15/003/2004
ÉFAI
Jeudi 18 novembre 2004

ARTICLE DESTINÉ AU SITE news.amnesty

Djourkovo est un petit village au cœur des montagnes de Rodopi – une magnifique chaîne de montagnes du sud de la Bulgarie. De Plovdiv, la deuxième plus grande ville du pays, il faut rouler environ 35 kilomètres au sud sur la nationale en direction de Smolyan. À l’embranchement vers Laki, une petite route en lacet suit pendant environ 15 kilomètres les gorges de la Yougovska. Le paysage est d’une beauté à couper le souffle.

Les pentes escarpées des montagnes sont couvertes de forêts de pins avec ici et là des roches déchiquetées qui s’élancent vers le ciel d’un bleu très pur. On ne voit aucun trace d’une activité humaine quelconque dans la région, jusqu’aux abords de Laki où une mine à ciel ouvert abandonnée rappelle qu’à une certaine époque les sites industriels étaient un indice de progrès même lorsqu’ils défiguraient les paysages les plus beaux.

De Laki, il faut faire encore 9 kilomètres sur une route de montagne pour atteindre Djourkovo qui se trouve à presque 1400 mètres d’altitude. En voiture, cette partie du trajet nous a pris environ une demi heure, avec une météo favorable. En hiver, il est difficile d’imaginer que la route soit toujours accessible pour le car local, emprunté par la plus grande partie du personnel médical travaillant à l’institution située là-haut ou pour les véhicules acheminant la nourriture et effectuant les livraisons.

On pénètre dans le foyer d’accueil pour enfants souffrant de déficience mentale par une cour pavée, fermée par une haute grille métallique. La grille n’est probablement presque jamais fermée à clé et la cour est pavée parce qu’il serait difficile autrement d’utiliser des fauteuils roulants à l’extérieur du bâtiment. Toute personne se déplaçant en fauteuil roulant ne peut guère s’aventurer au-delà de la cour pavée.

Les enfants de Djourkovo sont bien isolés. Peu de personnes sont au courant de leur existence, très peu risquent d’être perturbés par la façon dont sont traités les membres les plus vulnérables de la société. Car les enfants de Djourkovo, du fait de la gravité de leur handicap, ont pour la plupart été abandonnés par leurs familles et par la société dans son ensemble.

Nous sommes en juin 2004 et depuis ma première visite à l’institution en octobre 2001, le nombre d’enfants a légèrement diminué. Il y a eu également des améliorations au niveau de l’ameublement et de la décoration des dortoirs. Des progrès ont également été faits au niveau des soins généraux, en particulier pour les 43 enfants considérés comme «grabataires». Il y a maintenant un médecin en permanence sur place. Mais il ne s’agit là que de tout petits pas qui sont loin de répondre aux besoins des enfants.

Les membres du personnel de Djourkovo semblent attentifs et dévoués, prêts à faire le maximum pour les enfants dont ils on la charge en dépit de leurs moyens limités. Ils sont toujours en nombre nettement insuffisant et la plupart d’entre eux n’ont pas la formation adéquate. Les besoins des enfants n’ont été évalués correctement pour aucun d’entre eux. Les programmes individuels semblent avoir été élaborés de manière superficielle. Même une mise en œuvre effective de ces programmes resterait une ébauche de réponse aux besoins des enfants en matière d’éducation et de réadaptation.

Seuls leurs besoins élémentaires – manger, avoir chaud, vivre dans un environnement propre - semblent être satisfaits. Le matériel destiné à la rééducation, donné par une organisation humanitaire étrangère, semble aussi neuf et inutilisé que lors de ma première visite.

Djourkovo réussit à garder les enfants vivants et bien à l’écart. Lors de ma première visite, le sort de Vera D. m’avait particulièrement frappé. Son corps tourmenté était si émacié que la peau semblait tendue sur les os. L’infirmière de garde nous avait dit qu’elle avait une maladie du foie et se consumait petit à petit, bien qu’on lui donne beaucoup à manger.

Vera avait pris dans les siennes les mains des visiteurs. Elle semblait très calme et heureuse de l’attention qu’on lui portait, même le temps d’un instant. Ses sous-vêtements étaient mouillés ce que l’éducatrice n’avait pas remarqué. D’après son dossier médical, Vera D . souffrait de paralysie cérébrale. Aucun diagnostic n’avait, semble-t-il, été établi concernant des difficultés pour apprendre et il se peut très bien qu’elle ait parfaitement compris la situation dans laquelle elle se trouvait sans être capable de verbaliser ses sentiments ou ses pensées. Elle était enfermée dans un corps, on ne lui avait jamais permis d’apprendre comment traiter ou communiquer avec le monde qui l’entourait.

Vera D. est toujours dans le même dortoir du deuxième étage – le deuxième lit à droite lorsqu’on entre dans la pièce. Elle semble en meilleure santé et sourit lorsqu’on va la voir, mais les visites sont rares. J’apprends que Vera a vingt ans et que le personnel n’a pas demandé son transfert vers une institution pour adultes de peur qu’elle n’y reçoive pas les mêmes attentions que là où elle est. La plus grande partie de sa vie, depuis ses trois ans, s’est sans doute passée dans cette pièce.

J’ai reconnu un autre visage dans la même pièce – une fillette de huit ans, atteinte de trisomie 21. Lors de ma première visite, elle se trouvait dans le dortoir le plus grand, avec onze autres enfants de cinq et six ans atteints de la même maladie. Physiquement, ils se comportaient comme des enfants d’un an. Aucun ne pouvait se tenir debout sans se tenir aux bords de son lit. Deux personnes s’occupaient d’eux lors de ma visite, mais il ne semble pas y avoir eu d’activité organisée pour ces enfants.

L’une des fillettes avait mâchouillé le bord de son lit. Lorsqu’on le signala à l’aide-soignante, elle répondit que le lit avait été récemment repeint avec une peinture ne contenant pas de plomb, confiante apparemment que cela suffisait au bien-être de la fillette. Le fait que la fillette mâchouillait le bois parce qu’elle avait besoin d’attention et qu’elle n’avait rien à faire d’autre pour s’occuper ne semblait pas entrer en ligne de compte. Trois ans plus tard, j’ai retrouvé la fillette debout dans son lit, agrippée aux bords et mâchouillant le bois.

Malheureusement très peu de choses ont changé dans la vie de la plupart des enfants de Djourkovo depuis ma première visite et depuis la publication, en octobre 2002, du rapport Bulgaria: Far from the eyes of society. Systematic discrimination against people with mental disabilities (index AI : EUR 15/005/2002), dont la version abrégée est disponible en français sous le titre Bulgarie. Personnes souffrant d’un handicap mental : détention arbitraire et mauvais traitements (index AI : EUR 15/008/2002). Des observations détaillées concernant les enfants de Djourkovo figuraient dans ce rapport. Celui-ci contenait aussi un certain nombre de recommandations qui, si elles avaient été appliquées, auraient effectivement pu répondre aux besoins des enfants.

Peu de choses ont changé ; je suis inquiet pour ces enfants et j’éprouve en même temps de la compassion pour le personnel travaillant dans cet institut. Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est le raisonnement des responsables de Sofia auxquels incombe en dernier ressort la responsabilité du bien-être des enfants de Djourkovo. Début septembre, Amnesty International a été informée par l’Agence d’État pour la protection des enfants des conclusions d’une commission ayant effectué une visite à Djourkovo : «[L’institution] pourrait être modifiée pour les enfants de dix à dix-huit ans... Pour les enfants de moins de dix ans, [l’adaptation] au climat froid est très difficile en raison de leur handicap physique.» Comment une personne ayant quelque notion des besoins des enfants, quels que soient leurs capacités ou leur handicap, peut-elle considérer Djourkovo comme un environnement adapté ?

L’hiver dans les montagnes de Rodopi arrive tôt et les enfants de Djourkovo attendent toujours d’avoir une chance de vivre comme les autres enfants en Bulgarie. Des enfants qui vivent dans des familles, vont à l’école, jouent avec leurs petits camarades. Des enfants qui ont des rêves à réaliser – des enfants avec un avenir.

Pour obtenir de plus amples informations, veuillez contacter le Service de presse d'Amnesty International à Londres, au +44 20 7413 5566, ou consulter le site http://www.amnesty.org

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